Louis Terreaux

Ce samedi 7 mars, dans une église illuminée de ses plus belles couleurs par ses vitraux antiques alliés à un soleil généreux, la communauté des Saints-Jeoiriens de Saint Anthelme de Chignin,  le père Ferrand, la famille Terreaux  accompagnait  Louis Terreaux dans la paix du Seigneur. Dans le chœur avaient pris place pour l'Académie de Savoie, le président Jean-Olivier Viout et les membres du bureau, pour l'Académie Florimontane et l'Ordre des Saints Maurice et Lazare, le président Bernard Demotz, Georgette Chevallier et les membres du bureau.

Autour du cercueil décoré du drapeau de la Légion d'Honneur, les officiels de la Savoie, le Ministre Louis Besson, le député Michel Bouvard, le député-maire Michel Dantin, Jean-Marc Léoutre, maire étaient venus rendre un dernier hommage avec sans doute la totalité des académiciens et membres correspondants de l'institut.

Le médecin général Robert Deloince, vice-président de l'Académie, le fidèle des fidèles de Louis Terreaux, prononça le mot rituel d'accueil puis remémorait l'homme toujours aimable, affable, exemplairement courtois malgré ses souffrances des derniers mois dans l’entourage affectueux des siens. Puis il rappelait les anciens heureux souvenirs de l'homme du terroir saint-jeoirien comme s'il l'avait accompagné à travers les champs et les vignes d'un ancien temps pour une dernière promenade au milieu de son village qu'il aimait tant. Cette disparition va tourner une page dans l’histoire de la commune et laisser un grand vide. « Heureuse Savoie d’avoir nourri un tel enfant qui fera l’honneur de sa postérité » 

Louis Terreaux, le savant, l’humaniste 

 

Décédé le 3 mars, Louis Claude Terreaux  naquit le 7 novembre 1921 à Chambéry, aîné de deux garçons. Ses parents François et Marie étaient de souche saint-jeoirienne. Le grand-père Claude fut adjoint pendant la 1° guerre puis maire de 1919 à 1925, l'oncle Jules, maire pendant la 2° guerre de 1935 à 1945. La ferme familiale, la boulangerie puis les vignes seront des racines dont Louis Terreaux ne se coupera jamais. Élève studieux de Saint-François, il obtient son DES en Lettres Classiques à l'Université de Grenoble en 1942. En 1946 il quitte la Savoie pour sa première affectation à Saint-Paul sur Ternoise, dans le Pas-de-Calais. Il est ensuite nommé au lycée d'Évreux où il rencontre Paulette Barlet, attachée d'intendance, qu'il épouse le 15 février 1950. De leur union, naîtront cinq enfants, en 1951, 1954, 1955 et 1969.  La famille compte aujourd’hui 16 petits-enfants et bientôt 12 arrière-petits-enfants.

Après sa réussite à l'agrégation de grammaire, il enseigne au célèbre collège Sévigné, où il donne des cours de latin. Il enseigne également au lycée Marcellin Berthelot et au lycée Michelet. Appelé en 1959 par le Doyen de la Faculté des Lettres de Poitiers comme assistant, entouré par le médiéviste Robert Léon Wagner, son maître à l'Ecole des Hautes Etudes et à la Sorbonne, et par son conseiller Raymond Lebègue de l'Institut, Louis Terreaux, habitant Paris, poursuit ses recherches qui seront couronnées par sa thèse de doctorat à propos de l'œuvre de Ronsard, le père de la poésie française. Cette somme " Ronsard, correcteur de ses œuvres", fait  autorité et se verra accorder "la laus optima" par l'académicien  belge Fernand Desonay, "Ses dépouillements sont d'un prix inestimable pour l'historien de la grammaire, des faits de langue."

  

Sa carrière prend alors une toute autre destination. Pourtant élu des facultés de Tours et de Rouen,  à la surprise du ministère, il choisit de venir à Chambéry fort peu dotée culturellement en comparaison. De retour donc en 1971 dans sa ville natale après l'ouverture du Centre universitaire de Savoie, Louis Terreaux occupe la chaire de langue et de littérature française (Moyen Age-Renaissance) puis deviendra doyen pendant douze ans de la faculté des lettres et sciences sociales. Il apportera toute son aide à Roger Decottignies, Gilbert Durand,  Paul Gidon dans la création de cette Université  de Savoie indépendante, fierté des enseignants et étudiants d'aujourd'hui, quand bien même ils en oublient les « architectes. »

 

 Savoyard italianisant par le cœur, par le don de la musique des langues, par sa vaste culture latine et son érudition d'historien du duché depuis ses origines, le Doyen Louis Terreaux s'engage, dès 1972, à établir les bases d'une collaboration pédagogique et scientifique avec l'Université de Turin, et fonde, avec Franco Simone, le centre d'Etudes franco-italiennes. Ils s'entendaient parfaitement car ce qui se disait de l'un, on pouvait le dire de l'autre: "Comme le paysan ligure fait valoir son domaine, il s'applique inlassablement à son domaine de prédilection qu'il a reconnu dès sa jeunesse"

 L'élaboration d'une licence  franco-italienne sera ainsi la première ouverture de l'université italienne à une université étrangère, création ayant demandée le vote d'une loi du parlement du temps de Giulio Andreotti, Louis Terreaux était fier de ce passage  comme d’un percement d'un tunnel culturel franco-italien dans la montagne administrative. Après le décès de son grand ami Franco Simone le professeur Lionello Sozzi poursuivra cette mission.

Lors du congrès de ce centre en 1994 Louis Terreaux reçoit en hommage 26 études réalisées par des spécialistes sur ses sujets de prédilection les "Mélanges de poétique et d'histoire littéraire du XVIe siècle offerts à Louis Terreaux", études réunies par J. Balsamo.

 

Et quand notre linguiste affirme que le prince des poètes "Ronsard aime les mots du terroir pour leur valeur expressive" sans conteste il se faisait l'écho d'une autre de ses passions d'archéologue des langues,  de sa chère langue patoisanne, miroir de l'âme paysanne, comme on l'approche dans le Petiou, ce livre qui l'avait tant ému. . Ne ponctuait-il pas ses innombrables causeries de déclarations de bonheur en patois ? "Il a d'ailleurs préfacé le dictionnaire du patois de Billième publié sous la direction de Joseph Jacquin avec qui  il ne parlait que le patois, tout comme avec les Rebiolons ou le groupe patoisant Marcherus ".

 

En parallèle et sans relâche, il conduit de nombreux travaux sur les littératures française et savoyarde (Guillaume Fichet, Marc Claude de Buttet, François de Sales, Jean-Pierre Veyrat, Vaugelas, Amélie Gex)   qui aboutiront un jour à ce qu'il soit plébiscité pour devenir "le chef d'orchestre"  de l'étude générale de "la littérature savoyarde de ses origines à nos jours",  travail monumental et magistral de notoriété nationale que lui seul pouvait maîtriser par son érudition et sa douce patience, qui a donné naissance à la fameuse encyclopédie de 1000 pages éditée en 2011 chez la Fontaine de Siloé. "Livre événement, jamais encore n’avait été effectuée une étude exhaustive de la littérature savoyarde, de son origine au 20ème siècle". Cette œuvre couronne ainsi l'œuvre de ce savant exceptionnel 

 

Louis Terreaux , l’homme d’action et du bien faire

 

Louis Terreaux fera preuve d'un grande énergie et d’un grand courage. Car, comme ses aïeux, lui aussi fut maire de son village de 1977 à 1989. Jean-Marc Léoutre, qui fut son adjoint lui rendra hommage après que "son" écharpe tricolore de Maire ait été déposée par ses petits-enfants, près de Louis Terreaux,

« C'est l'hommage de sa commune, c'est-à-dire une communauté de vie, d'un territoire qu'il aimait, avec ses condoléances affectueuses adressées à sa famille, ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants.

" Tout ce à quoi nous consacrons notre vie commence par une émotion" affirmait-il, sa pensée c'était lui, Louis Terreaux.

Au fil de ses partages avec son épouse Paulette, ils avaient décidé de s'installer à Saint-Jeoire" son Saint-Jeoire." Les Pétrales étaient sa base de vie au calme d'un secteur naturel et agro pastoral où il se sentait vivre en harmonie de vie, pour réfléchir, écrire et conserver une activité rurale à sa mesure équilibrant sa vie intellectuelle et universitaire

Les Saints-Jeoiriens savaient qu'ils pouvaient trouver "Mochu l'maire" en botte boueuses souvent, avec son tablier bleu délavé de jardinier-vigneron où il les accueillait volontiers avec sa simplicité attentive, en s'excusant de la terre accrochée à ses mains qui tenaient aussi bien le stylo que la triandine, la faux ou le sécateur. Quand il n'était pas aux Pétrales on savait le trouver à la "Guicharde". Ha, la Guicharde!" cette vigne pentue qu'il entretenait lui-même avec passion, que sa famille connaissait comme un trésor, qui symbolisait pour Louis l'ancrage profond dans son territoire. Après la taille, le désherbage, le binage, l'attache, qu'il effectuait lui-même, il veillait à la production de deux joyaux, l'altesse et la mondeuse, qu'il consacrait comme le vin savoyard par excellence et qu'il rangeait avec précaution dans la cave de la maison familiale.

Il n'était d'ailleurs pas loin de considérer que le seul terroir qui vaille était celui de Saint-Jeoire et en particulier celui de la Guicharde

Pour les Saints-Jeoiriens, surtout les plus anciens, c'était "Mochu l'Maire", avec un respect affectueux et admiratif de l'homme de savoir et de terroir. Mais sa simplicité cachait un homme entier et de caractère qui connaissait toutes les familles de Saint-Jeoire. Au fil de ses deux mandats de 1977 à 1989, il a traité et maîtrisé 4 dossiers qui ont assis Saint-Jeoire dans son avenir.

Ce fut d'abord l'impulsion et facilitation du premier plan d'occupation des sols,  ce qui n'est jamais simple dans une commune rurale et la décision dans le même temps de faire adhérer Saint-Jeoire au premier syndicat intercommunal.

Puis pour assurer, organiser la pérennité de sa commune et sa capacité naturelle à se protéger en quantité suffisante et pérenne d'eau,

Puis intuitivement préserver les espaces naturels et agricoles, et de ce fait conserver la zone humide d'équilibre du marais de Bon de Loge sans y implanter des activités autres que celles traditionnelles et agricoles.

Sa modernité forgée par sa vision d'Honnête Homme" lui avait dicté aussi de traiter la traversée de Saint-Jeoire devenue humainement dangereuse et inadaptée pour l'avenir

Il n'a eu de cesse entre 1975 et 1985 d'obtenir cette décision et les financements correspondants pour adapter  la voirie historique de Saint-Jeoire issue des grands passages des Alpes. Louis Terreaux, lui si pacifique , courtois, pondéré se retrouve " chef de village" de barrage et de barricade pour interdire la traversée tant qu'il n'aurait pas obtenu satisfaction: il peut être fier du résultat de cette quasi révolution Cet épisode de mandature l'avait profondément marqué notamment à cause des pérégrinations administratives, des démolitions dont il fallait aller convaincre chacun du bien- fondé, comme celle des vestiges du 15° siècle dans le four à pain de sa propre famille. Les crédits obtenus, confiant donc pour la reconstruction, sa succession s’organise.  Dès lors il était le "Sage" la référence mémorielle, il connaissait l'histoire de toutes les familles socles de la commune, l'étymologie de chaque nom des lieux et chemins, les histoires de chaque parcelle de la commune dont il savait passionnément expliquées tant en parfait français, qu'en franco-provençal ou en patois, voire en italien les significations et l'évolution linguistique.

Il restait attentif et passionné par l'évolution  de son Saint-Jeoire, curieux de tout et du devenir de la Savoie qu'il aimait dans toutes ses configurations d'hier et d'aujourd'hui.

Au travers de son regard pétillant de finesse, d'intelligence et de malice terrienne, se cachait un "homme de bonne volonté, un grand humaniste de conviction,

 

Quelques-uns de ses nombreux mérites ont été récompensés par la république ou les sociétés.

Membre de l'Académie de Savoie depuis 1975, il en sera le président en 2002, avant d'en devenir le président d'honneur en 2012.  Membre titulaire de l'Académie Florimontane, de l'Académie Saint-Anselme d'Aoste, correspondant de l'Académie des Sciences de Turin ; récipiendaire en 1988 du prix Béatrix de Savoie, du Prix des Neiges, de la plume d'or 2002 de la Société des Auteurs de Savoie, Louis Terreaux était Chevalier de la Légion d'honneur, de l'Ordre National du Mérite et du Mérite agricole, Commandeur des Palmes Académiques, Officier du Mérite de la République italienne, Officier de l'Ordre des Saint Maurice et Lazare, ordre de la maison de Savoie dont le prince Victor Emmanuel avait fait parvenir un message de tristesse et de condoléance à la famille de Louis Terreaux, sa mère Sa.Maj.la reine Marie José l’ayant bien connu et fréquenté à l’Académie de Savoie.

Marc Bron, maire d’Habère-Poche lui a dit adieu en patois

 

Nutron Louis Terreaux vin de modâ...

I me fâ de la pen-na...

Liu que cougnessive les balles lettres de France, el amâve èto l'âtra lengua de la

Savoué, lengua qu'el ave apprè tôt zhouenne, lengua qu'on ave plaisi

a prèzhi tôt dou...

Louis, Ouisse, on savoyard qu'ave pâ vargogne de sa lengua, de nutra lengua...

U moment qu'é de boussi a la peurta deu paradis, tèpè qu'é di slous mots de la

Mélie Zhé - Louis amâve tan sous poémos - :

 

"Uvri ! De si du païs yeu frezonne

Diên lo grands bbês on vêint de libertâ ;

Du païs vart que la glace coronne,

Yeu le Mont-Blanc pout garda sa fiartâ."

 

Louis, sens fâre d'gôgne , t'a su garda ta fiartâ,

 Houe, te nos balye de l'accouet pè garda la nutra.

 

Dominique JACQUEMIN

Diaporama